Sous les pavés, la ruine
L'héritage radioactif de Mai 68
Le 26 janvier 1977, Le Monde publie une lettre ouverte défendant trois hommes incarcérés pour des relations sexuelles avec des enfants de moins de 15 ans. Les signataires principaux sont les icônes de l’intelligentsia française de gauche, y compris des références féministes : Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Gilles Deleuze, Jacques Derrida, Françoise Dolto, Jack Lang, Bernard Kouchner. Le texte assimile la protection des mineurs à la répression bourgeoise de la sexualité et demande la légalisation pure et simple de la pédophilie.
L’écrivain Matzneff, qui porte dans sa poche des éloges de Mitterrand à son égard, décrit ouvertement ses rapports sexuels avec des adolescents chez Bernard Pivot. Cohn-Bendit, figure de proue des écolos, prononce en direct à la télé qu’il “n’y a rien de plus beau qu’une enfant de 5 ans qui vous déshabille”. Dolto, la pédopsychiatre la plus célèbre de France, écrit dans La Cause des enfants que dans l’inceste père-fille, “il n’y a pas viol car la fille est consentante”.
Personne ne bronche. Les intellectuels sont rois.
Il faudra attendre 43 ans et un livre de Vanessa Springora, “Le Consentement”, pour que la France réalise ce qu’elle avait cautionné. La génération qui avait théorisé le “droit au désir” a mis un demi-siècle à admettre qu’un enfant ne peut pas consentir.
Mais cet article n’est pas à propos de la pédophilie. Il est à propos d’une génération qui s’est perdue sans en payer le prix. Car cette même génération, aujourd’hui, est la première dans l’histoire de l’humanité à vivre mieux à la retraite que les actifs qui financent ses pensions.
Le prix de l’idéalisme forcené
“On était des idéalistes.” me dit ma mère en apprenant la tribune du Monde, une fois le choc passé. “On n’avait aucune idée des conséquences. On voulait juste vivre librement.”
Elle le dit sans cynisme, sans défense. Et je la crois.
Mais l’idéalisme sans conséquences, c’est un luxe que quelqu’un devra payer un jour.
Cette conversation que nous avons tous les deux, c’est celle d’une génération qui ne comprend pas ce qui lui est reproché, tandis que l’autre paie le prix de la naïveté de ses prédécesseurs.
Car les “boomers” ont produit un système d’idées qui, sous couvert de générosité, a créé exactement l’inverse de ce qu’il promettait.
“L’enfer est plein de bonnes volontés” Saint Bernard de Clairvaux
L’anomalie française
Ce n’est pas que dans les mœurs que les boomers se sont perdus : La France moderne est le seul pays dans l’histoire de l’humanité où les retraités ont un niveau de vie supérieur à celui de la population active.
Un retraité français touche en moyenne deux fois ce qu’il a cotisé au cours de sa vie active. Le ratio cotisants/retraité est passé de 4,7 en 1960 à 1,4 aujourd’hui.
L’un des coupables les plus évidents est le système de retraite par répartition, adopté sous Vichy par René Belin, ancien dirigeant de la CGT devenu ministre du travail de Pétain.
Pourtant dès 1962, le fondateur de l’INED Alfred Sauvy alerte à la télé: “Le nombre de vieillards augmente chaque année. C’est une chose heureuse en soi, mais il faut en tirer les conséquences.” On n’en a tiré aucune. Le schéma de Ponzi s’effondre sous le poids de la démographie.
Et le coût de l’aveuglement se chiffre. Une étude Natixis de 2020 l’a quantifié : pour 1 euro cotisé en 1982, la répartition rapporte 1,90 euro en 2019. La capitalisation, sur un portefeuille diversifié : 21,90 euros. Onze fois plus.
Un salarié médian français qui aurait capitalisé ses cotisations disposerait aujourd’hui d’un capital de plus d’un million d’euros et d’une rente de 3 000 à 4 000 euros par mois. Avec la répartition, il touche péniblement 1 260 euros bruts. Et pour préserver le confort des retraités, les actifs sont accablés.
Jamais, en cinq mille ans de civilisation documentée, une société n’avait organisé un transfert de richesse aussi massif des jeunes vers les vieux.
Comment en est-on arrivés là ?
Le bilan
La maladie derrière cette aberration, c’est une série de décisions idéologiques.
Sur le nucléaire, la posture contreculturelle idéaliste des années 70 est devenue une politique publique. En Allemagne, la sortie du nucléaire a engendré 230 millions de tonnes de CO2 supplémentaires, un coût estimé entre 500 et 1 000 milliards d’euros et 5 800 décès évitables par pollution atmosphérique. Car le nucléaire tue 0,07 personne par TWh contre 24,6 pour le charbon. 350 fois moins dangereux. Beaucoup l’ignorent, mais à Fukushima, les radiations n’ont tué personne. C’est l’évacuation qui a fait plus de 2 300 morts.
Côté sociologique, le tableau n’est pas vertueux non plus. L’immigration et la laïcité sont devenus des sujets à géométrie variable. Après 68, la gauche intellectuelle a moralisé le débat au point de le rendre impossible. Critiquer le catholicisme est un acte de raison ; critiquer l’islam est un acte de racisme. 48% des enseignants s’autocensurent aujourd’hui pour éviter des incidents, onze points de plus qu’en 2018.
Élisabeth Badinter, féministe universaliste, a résumé le paradoxe avec courage : des féministes qui combattent le patriarcat catholique depuis cinquante ans mais baissent les yeux devant le patriarcat islamique. Résultat : un demi-siècle d’omerta intellectuelle, la peur de penser qui remplace l’interdiction de penser, et un boulevard pour le seul parti qui “osait en parler”. Le FN/RN passe de 0,7% en 1974 à 41,4% au second tour de 2022 - à la grande surprise de ceux qui l’ont fait émerger en balayant le sujet sous le tapis.
Les soixante-huitards, nourris de Bourdieu, n’ont pas non plus épargné l’éducation. Le collège unique (1975) et “l’élève au centre” (1989) ont produit l’exact inverse, en adaptant le niveau aux élèves plutôt que l’inverse : nivellement par le bas. En mathématiques, la France passe de la 11e place OCDE en 2003 à la 23e en 2022, son pire score jamais enregistré. L’Estonie, indépendante depuis 1991, nous devance de 36 points.
Mais le pire est sans doute ce qui est arrivé à notre “sécu”.
En 2000, l’OMS classe le système de santé français premier mondial. Ce classement, c’est l’héritage direct de la génération d’après-guerre - celle qui a bâti les CHU, formé les médecins, avant le numerus clausus. Les boomers ont fait dégringoler notre sécu de 1e à 20e au classement mondial. Pourtant, la France dépense 12% de son PIB en santé, l’un des taux les plus élevés au monde. Où va l’argent ? Dans la bureaucratie.
Oui, la France est devenue un paradis de bureaucrate, avec 5,7 millions de fonctionnaires - un actif sur cinq. l’URSS, au pic de son appareil d’État, comptait 63 bureaucrates pour 1 000 habitants. La France moderne en compte… 84 : un tiers de plus. Dans les hôpitaux, 35% du personnel n’a aucune tâche médicale - contre 22% en Allemagne, qui a pourtant le double de lits de soins aigus.
Surtout, nous sommes le pays avec le plus de dépenses publiques du monde, avec 57,1% ex aequo avec la Finlande - à la différence que celle-ci nous devance sur tous les indicateurs (santé, éducation, sécurité, etc.).
Pendant ce temps, chaque tentative de réforme (35 heures, retraites, régimes spéciaux) se fracasse sur l’invocation sacrée des “acquis sociaux”.
Le paradoxe : la génération qui scandait “il est interdit d’interdire” a érigé l’interdiction de toucher à ses avantages en dogme constitutionnel.
Mai 68 et les idiots utiles du capitalisme
“Mai 68 n’a pas menacé de renverser le capitalisme. Il l’a renforcé.” Debray
Les boomers ont connu un âge d’or, post-guerre, où tout semblait possible - il fallait tout repenser, tout révolutionner. Mais ce faisant, ils sont tombés dans le piège de leur naïveté.
La thèse de Debray est un retournement complet. Les soixante-huitards n’ont pas été les fossoyeurs du système, ils ont été ses agents de modernisation. En détruisant toutes les normes collectives - autorité, hiérarchie, discipline, sacré - ils ont créé les sujets atomisés parfaitement adaptés au marché. L’individu-roi est aussi l’individu-consommateur.
Selon Boltanski et Chiapello dans leur “Nouvel Esprit du Capitalisme”, le vocabulaire du management moderne - autonomie, créativité, refus de la hiérarchie - est un héritage direct de la sémantique de Mai 68. Une génération qui a été l’idiote utile de ses prétendus ennemis.
Michéa a eu la formule juste: le libéralisme culturel et le libéralisme économique sont les deux faces complémentaires de la même logique. La gauche a embrassé le premier en croyant combattre le second.
“Il est interdit d’interdire” n’est pas un slogan progressiste - c’est un slogan libéral. Malheureusement, il n’a pas mené à un libéralisme épuré, mais à une version enchaînée par un étatisme crasse.
Le libéralisme, le vrai - celui d’Adam Smith, de Tocqueville, de Raymond Aron - a des vertus : il crée de la richesse, il récompense l’initiative, il force l’efficacité par la concurrence, il protège l’individu de l’État. En un siècle, l’extrême pauvreté mondiale passe de 76% à moins de 10%, la mortalité infantile est divisée par 8, et l’espérance de vie mondiale plus que double - de 32 à 73 ans. Aucun système dans l’histoire n’a sorti autant d’humains de la misère.
Le socialisme, le vrai - celui des mutuelles ouvrières, des coopératives, de Jaurès - en a d’autres : la solidarité collective, le filet de sécurité, la protection des faibles, le sens du commun.
La génération 68 a réussi l’exploit de combiner les défauts des deux systèmes sans les qualités d’aucun.
Du socialisme, elle a gardé la bureaucratie ; l’impossibilité de réformer ; la dépense publique record ; l’État obèse et omniprésent. Du capitalisme, elle a gardé l’atomisation de l’individu ; la destruction des liens communautaires ; la marchandisation de tout ; la solitude de masse.
Du socialisme, elle a perdu la solidarité réelle, les structures collectives, l’entraide de proximité, le sens du commun. Du capitalisme, elle a perdu l’efficacité, la redevabilité, la méritocratie, la capacité à créer de la richesse sans dette.
Bureaucratie sans solidarité. Individualisme sans prospérité. L’État partout, la communauté nulle part. 57% du PIB en dépenses publiques et 62% des jeunes qui se sentent seuls.
C’est ça, l’héritage réel de Mai 68. Un dévoiement idéologique lié à l’oubli des fondamentaux.
Le Grand Inquisiteur avait raison
Dans Les Frères Karamazov de Dostoïevski (1880), le Grand Inquisiteur reproche au Christ d’avoir offert aux hommes la liberté quand ils avaient besoin de trois choses : le Mystère, l’Autorité et le Miracle.
“Les hommes se réjouirent d’être menés comme un troupeau, trouvant leur cœur enfin délivré de ce terrible fardeau.”
La génération 68 a détruit les trois. Elle a arraché le Mystère (déchristianisation), renversé l’Autorité, et ridiculisé le Miracle (rationalisme militant). Et elle l’a fait avec une conviction sincère : libérer l’individu des carcans de la tribu, de l’église, du village, de la hiérarchie, de la famille patriarcale.
Comme si l’homme pouvait s’affranchir de la spiritualité et de sa nature. Les férus d’histoire, pourtant, savent que c’est une illusion depuis notre chère Révolution.
En 1793, les Révolutionnaires lancent la déchristianisation. Les églises ferment, les prêtres abjurent, Notre-Dame est rebaptisée “Temple de la Raison”, mais le peuple est mécontent. Robespierre met 6 semaines à comprendre la tragédie. Il tente d’urgence de combler le vide avec une religion de synthèse - le Culte de l’Être suprême. Ça ne prend pas. On n’invente pas une religion par décret. Robespierre est guillotiné neuf mois après le début de l’expérience et son culte meurt avec lui.
C’est finalement Napoléon qui rendra au peuple ce qu’on lui a ôté : Le 15 juillet 1801, il signe le Concordat avec Pie VII et rétablit l’Église catholique, avec cette phrase magistrale : “Un prêtre tient en respect dix gendarmes”.
Les révolutionnaires les plus radicaux de l’histoire de France ont mis moins d’un an à découvrir ce que 200 000 ans d’évolution avaient câblé dans nos cerveaux : on ne détruit pas un système de croyance sans le remplacer par quelque chose de fonctionnellement équivalent. Depuis toujours, Homo sapiens a vécu dans des groupes de 150 personnes - le nombre de Dunbar, la limite biologique de notre cerveau social. Chaque individu connaissait tout le monde, était connu de tous, avait un rôle. L’église a repris cette fonction pendant un millénaire : hub social, aide aux pauvres, rites de passage, calendrier collectif, sens transcendant. Tout ça en un seul paquet.
La génération 68 a ouvert le paquet, jeté le contenu, et gardé l’emballage.
Les chiffres sont vertigineux. En France, les catholiques pratiquants passent de 35% de messe hebdomadaire en 1960 à 1,5% en 2021. Les mariages sont divisés par deux. Et 59% des communes rurales n’ont plus un seul commerce, dernier bastion du lien social.
Pourtant, 33% des pratiquants hebdomadaires, quelle que soit leur religion, se déclarent “extrêmement satisfaits de leur vie” contre 19% chez les non pratiquants. La conclusion la plus frappante de cette étude, c’est que ce n’est pas la foi qui rend heureux : ce sont les amis qu’on se fait à l’église. Le dîner après la messe. Le rituel partagé chaque semaine avec les mêmes visages.
Napoléon avait raison sur le mécanisme, tort sur la raison. Ce n’est pas la soumission que la religion produit, c’est le lien. Et le lien, ça ne se décrète pas sur Twitter.
Que nous ont proposé les boomers pour combler ce vide? L’idéologie. L’écologisme a remplacé le stalinisme. La justice sociale a remplacé l’écologisme. À chaque décennie, un nouveau catéchisme - même ferveur missionnaire, même certitude morale, même mépris des hérétiques, même structure péché-rédemption.
Eric Hoffer l’avait prédit dès 1951 dans “The True Believer”: les mouvements de masse sont interchangeables. Un frustré qui rejoint le maoïsme aurait tout aussi bien pu rejoindre une église évangélique ou un parti fasciste. La psychologie du croyant est invariante - seul le contenu change.
L’écologisme catastrophiste en est l’illustration la plus pure. Sauf que cette religion-là a un problème : ses prophéties ne se réalisent pas. En 1968, Paul Ehrlich annonce que des centaines de millions de personnes mourront de faim dans les années 70. La malnutrition mondiale chute de 35% à 9%, grâce au libéralisme qui est pourtant leur antéchrist. En 1972, le Club de Rome prédit l’épuisement du pétrole en 1992 et de l’or en 1981. En 2024, les réserves prouvées sont supérieures à celles de 1972. En 1988, les Maldives sont annoncées submergées vers 2018. En 2024 : tourisme record, certains atolls ont gagné en superficie.
Le vrai drame, c’est que l’écologie a des combats légitimes - et qu’elle les a sabotés. La couche d’ozone guérit grâce au Protocole de Montréal. Des problèmes réels, des actions concrètes, des résultats mesurables. Mais en criant au loup pendant soixante ans, le mouvement a produit exactement le scepticisme qu’il cherchait à combattre. Et en refusant le nucléaire - l’énergie la plus propre disponible - au nom d’une peur irrationnelle, il a aggravé le problème qu’il prétendait résoudre.
En réalité, l’idéologie offre le sens mais pas la paroisse. On croit seul devant son écran. On s’indigne seul sur Twitter. On partage un article mais pas un repas.
Et sans communauté physique, l’humain se brise. L’expérience Rat Park (Bruce Alexander, 1978) l’a montré crûment : des rats isolés (encore des rats!) consomment 19 fois plus de morphine que ceux qui vivent ensemble.
Résultat, aujourd’hui 62% des 18-24 ans français déclarent un sentiment régulier de solitude et le taux de suicide des femmes de moins de 25 ans a doublé entre 2015 et 2022.
Viktor Frankl appelait ça la “névrose de masse de notre époque.” Quand aucun instinct ne dit à l’homme ce qu’il doit faire, et qu’aucune tradition ne lui dit ce qu’il devrait faire, restent la dépression, l’addiction et l’agression.
Pendant le Blitz de 1940, les Londoniens subissaient des bombardements chaque nuit. Le gouvernement anticipait quatre millions de victimes psychiatriques. Le contraire s’est produit : les admissions en hôpital psychiatrique ont chuté, les suicides ont baissé, les patients chroniques ont vu leurs symptômes régresser. Richard Titmuss le documente dans son histoire officielle de 1950 : la guerre avait accidentellement recréé ce dont le cerveau tribal a besoin - l’adversité partagée, l’obligation mutuelle, un but clair. Les ronds-points des gilets jaunes, pendant quelques semaines, ont produit exactement le même effet.
La naïveté la plus profonde de la génération 68 n’est pas d’avoir eu tort sur le nucléaire ou la religion. C’est d’avoir cru qu’on pouvait raser l’église, le village, le bistrot, la famille élargie, la corporation, le rituel et l’autorité - et que l’individu libéré serait heureux.
Le Grand Inquisiteur les avait prévenus. Mais ils ne lisaient plus Dostoïevski. Ils lisaient Sartre.
Le bouc émissaire parfait
Quand tu présentes l’état de solitude des jeunes à un boomer, la réponse est invariable : “C’est les écrans.”
Les smartphones. Les réseaux sociaux. TikTok. L’IA. La technologie a bon dos. C’est le bouc émissaire parfait - il exonère de toute responsabilité structurelle, il infantilise les jeunes et il évite le bilan de quarante ans de politique.
Sauf que la chronologie ne ment pas. Putnam documente l’effondrement du capital social américain dès 1995 - douze ans avant l’iPhone. L’église se vide dès les années 60. Les scores PISA chutent dès 2003. La crise du logement n’a rien à voir avec Instagram. La précarité des jeunes travailleurs n’a rien à voir avec TikTok.
Les jeunes se réfugient dans les écrans parce qu’on a détruit les lieux où ils se retrouvaient.
D’ailleurs, la génération qui accuse les jeunes d’être “sur leurs écrans” regarde 5 heures de télévision par jour et partage 7 fois plus de fake news sur Facebook que les 18-29 ans. Il y a 20 ans, elle nous mettait en garde contre Wikipedia.
L’addition
Voilà donc l’héritage.
Boomers, vous nous demandez de résoudre le changement climatique après avoir démantelé la seule énergie qui pouvait nous y aider. Vous nous demandez de “mieux intégrer” après avoir interdit le débat sain sur l’immigration et la laïcité. Vous nous demandez de sauver le système de retraites après avoir refusé de voir l’évidence démographique. Vous avez fermé les yeux sur la pédophilie de vos idoles, monté notre dette à 3 400 milliards, embauché des fonctionnaires à ne plus savoir qu’en faire, renforcé un paradigme éducatif qui nous a fait passer de la 11e à la 23e place en Europe et fait dégringoler notre système de santé de la 1re à la 20e place mondiale, alors que les dépenses publiques n’ont fait qu’augmenter. Vous avez achevé de tuer Dieu en le remplaçant par des dogmes qui n’offrent ni le lien ni la morale aux jeunes, qui se trouvent spirituellement démunis.
Et quand on vous montre les chiffres, vous nous montrez nos écrans. La technologie a bon dos. Mais les bistrots ont fermé avant Facebook, l’église s’est vidée avant l’iPhone, et le capital social s’effondrait déjà quand Zuckerberg était en couches-culottes.
Pourtant aujourd’hui, vous vivez plus confortablement que vos enfants, qui doivent payer l’addition alors qu’ils n’étaient pas à table.
Et comble de l’outrance, lorsque les extrêmes montent, vous feignez la surprise.
Partage de responsabilités
Je n’accuse aucun individu en particulier. Le biais qui consiste à blâmer les personnes plutôt que les systèmes est précisément le piège que je veux éviter.
Je n’accuse pas non plus l’idéalisme en soi. Vouloir un monde meilleur est la condition nécessaire du progrès. Sans les soixante-huitards, pas de contraception légale, pas de divorce par consentement. Ces victoires sont réelles et durables.
J’accuse le refus de regarder les conséquences. L’idéalisme qui se mue en dogme. La bonne intention qui se fossilise en tabou. Et surtout, le confort de pouvoir dire “on ne savait pas” quand Aron, Debray et Michéa savaient, eux, et ont été ignorés, ridiculisés, ostracisés pour avoir eu raison trop tôt.
“Mais ça a toujours été comme ça !” rétorquent certains. “Les vieux accusent les jeunes et vice-versa depuis toujours”.
Oui, c’est vrai. Chaque génération croit la suivante en déclin. C’est un biais cognitif universel, documenté depuis 2 500 ans avec Platon. Chaque époque projette sur sa jeunesse ses propres angoisses.
Hugo l’a parfaitement cerné dans Les Misérables : trois générations sous le même toit - Gillenormand le grand-père royaliste, Pontmercy le père bonapartiste, Marius le petit-fils républicain. Chacun convaincu que le précédent avait tort. Chacun certain d’avoir trouvé la réponse définitive.
On réagit toujours aux excès de la génération d’avant, quand le pendule est allé trop loin - les parents des boomers ont fait la guerre, et quand on regarde un Panzer allemand s’approcher avec un camarade tombé à nos pieds, interdire la peine de mort n’est pas notre priorité.
Mais cette fois, les données économiques ne mentent pas. Le ratio prix immobilier/revenu a doublé. 51% de la richesse nationale pour 20% de la population. La précarité des jeunes travailleurs a été multipliée par 3,7 en quarante ans.
Alors non, je n’accuse pas les boomers d’avoir été délibérément malveillants, mais plutôt cruellement naïfs. Je les accuse d’avoir confondu la beauté du rêve avec la justesse de la méthode. D’avoir élevé le refus de l’autorité au rang de vertu suprême.
Ils ont raison sur un point : c’était leur premier passage dans la vie, comme c’est le nôtre. Personne ne naît avec le mode d’emploi.
Mais aujourd’hui le choix de ne pas regarder la réalité n’est plus de la naïveté. C’est du confort. Il n’est pas trop tard pour accepter d’avoir déconné et nous aider à nettoyer les pots cassés.
L’addition est déjà là. On la partage, ou vous prenez un dessert?
Rédigé avec amour pour mes boomers préférés ❤️
Sources
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