Sic transit gloria humanis
Ainsi passe la gloire de l’Homme
Alain Damasio n’est pas un amateur. C’est l’auteur des plus grandes épopées de S.F françaises, dont “La Horde du Contrevent”, vendue à un demi-million d’exemplaires. La plupart de ses œuvres nous projettent dans des univers dystopiques dotés de technologies d’ultra-surveillance. On pourrait croire à sa méfiance envers l’IA.
Pourtant, interrogé sur l’utilisation de la technologie dans ses travaux, il concède: “J’utilise Claude. Pour créer des univers fantastiques, ses capacités sont extraordinaires”
“Et alors, la différence entre vous et l’IA?” lui lance le journaliste.
“Franchement, la question est de plus en plus vertigineuse”, répond Damasio.
Ce n’est pas qu’en France. Le phénomène s’accélère, partout. Katy Perry publie un screenshot de son abonnement à Claude Pro sur X. Snoop Dogg crée son dernier clip entièrement en IA. Logan Paul est le héros d’un pilote de série ultra-réaliste, créé par une équipe de 7 personnes en une semaine en s’affranchissant d’avoir à investir des millions en effets spéciaux.
Des réalisateurs de renom, parfois publiquement révoltés contre la technologie, prennent discrètement contact avec des startups d’IA vidéo comme la nôtre pour couper leurs budgets de production le plus vite possible. Seedance 2.0, la dernière IA vidéo chinoise, en a laissé l’un d’eux pantois:
“C’est parfait” m’a-t-il écrit. “Je n’ai pas réussi à dormir. Peux-tu me montrer comment l’utiliser?”
Dans le software aussi, la révolution s’accélère. Jack Dorsey, le fondateur de Block, licencie 40% de ses employés (4000 personnes) en expliquant que l’intégration de l’IA dans leurs processus leur a permis de doubler leur profit par employé en quelques mois. Le fondateur de Cursor, logiciel le plus utilisé pour coder avec IA, écrit sur X que d’ici 1 an, ses ingénieurs ne feront qu’orchestrer des agents.
L’un des meilleurs ingénieurs d’Anthropic, le géant qui édite Claude, démissionne en se fendant d’une lettre publique où il explique que “le monde est en péril” et que “notre sagesse doit croître aussi vite que nos capacités technologiques, au risque d’en payer le prix fort”.
L’IA est là pour durer. La grotesque analogie du “perroquet stochastique” de Yann LeCun paraît aujourd’hui presque comique. Si l’IA n’est qu’un perroquet, le battement de ses ailes s’apprête à déclencher un tsunami.
Le syndrome du maréchal-ferrant
Si l’IA va si vite, pourquoi certains experts disent qu’il ne faut pas paniquer ? Pourquoi ton ami avocat ou médecin t’explique qu’il a essayé ChatGPT et que ça ne le remplacera jamais ?
Il y a deux raisons principales: l’ego, dont je parlerai plus bas, et l’aveuglement des experts.
La silicon Valley se trompe en pensant qu’elle sera sauve. Je pense que les matheux seront plus vite remplacés que les verbeux - Peter Thiel
Dans son bouquin “Superforecasters”, Philip Tetlock démontre que prédire le futur demande des compétences particulières - la plus importante étant d’être un hyper généraliste. Quand on est trop spécialisé, on a tendance à voir notre discipline comme un vase clos et négliger l’impact des autres domaines sur le nôtre.
Si les maréchaux-ferrants avaient dû prédire le futur, ils auraient imaginé des chevaux avec des sabots plus solides.
Pour prendre des décisions importantes, il n’y a donc souvent pas de pire idée que de demander à des experts - surtout autoproclamés. Malheureusement, c’est ceux qui sont le plus médiatisés, car ils rassurent les audiences. Et c’est dans ce piège que tombent aujourd’hui les politiques français.
Car Luc Julia, lui, en est sûr : l’IA n’est qu’un générateur de texte un peu bancal. Et malgré certaines exagérations sur CV quant à son implication dans l’invention de Siri, magistralement démontées par le youtuber Monsieur Phi, ce grand-père à l’air bonhomme sillonne les assemblées et les audits pour rassurer des sénateurs ventripotents en pâmoison.
Qu’importe que les exemples qu’il cite datent de GPT3, sorti en 2023, et qu’il donne l’impression de n’avoir pas eu accès à un ordinateur depuis plus de 3 ans, pour lui, l’IA n’est qu’un générateur de texte qui hallucine.
En leur disant ce qu’ils veulent entendre (ça fait un problème de moins à gérer), nos décideurs ne réalisent pas qu’il y a un flanc de montagne à la sortie des nuages, et que les pilotes de l’avion, ce sont eux.
Et persuadés à tort d'être protégés par l'État, les passagers (nos concitoyens) oublient d'exiger des politiques qu'ils s'emparent de ce sujet.
Quant à nos institutions vieillissantes - l’éducation, l’armée, l’administration, la santé - elles ne sont pas en état de se préparer au changement de paradigme le plus violent de leur histoire.
Car pendant que le sénat convoque des conteurs de fables, la technologie devient exponentielle.
Le 22ème pliage
L’IA est en train de révolutionner les pièces du puzzle qui sous-tendent notre monde: mathématiques, physique, code, etc. Indépendamment, chacune paraît plus efficace, mais sans plus. Ce n’est que lorsqu’elles sont assemblées que la magie opère vraiment.
Des millions de chercheurs s’équipent déjà d’agents qui leur permettent de tester des hypothèses, de croiser des données avec d’autres experts et de prendre du recul sur leurs angles morts. Dans les laboratoires comme dans les startups et les agences, le temps se compresse. Ce qui prenait un mois prend dorénavant un jour et prendra bientôt une heure, une seconde.
Et quand le temps se compresse dans plusieurs domaines interconnectés, la progression n’est pas linéaire, elle est exponentielle.
Les humains, par réflexe de protection, ne sont pas équipés pour anticiper les évènements majeurs, les fameux black swans de Nassim Taleb.
En 1975, les chercheurs Wagenaar et Sagaria ont montré que même lorsqu'on présente des graphiques explicites à des gens, ils sous-estiment systématiquement la progression future, de bon ou de mauvais augure.
En 1914 les Français interrogés pensaient qu’il n’y aurait plus jamais de guerre. En 2020, les micro-trottoirs montraient des Français souriants, convaincus qu’ils ne seraient jamais confinés - avant de se précipiter acheter du PQ deux jours plus tard.
D’ailleurs, sais-tu combien de fois il faudrait plier cette feuille de PQ pour qu’elle touche la lune ? 42 fois. Au 22ème pliage, elle ferait la hauteur de la tour Eiffel. C’est ça, une exponentielle.
Bercé par les discours rassurants de Luc Julia, le public imagine que la Tour Eiffel est un sommet indépassable pour l'IA. Il ignore que nous ne sommes qu'à quelques pliages de la Lune.
Le réflexe Orwellien
Si le crash est inévitable, la première idée de nos pilotes sera de tirer sur le frein d'urgence : la régulation. C’est le réflexe orwellien.
Interdisons l’IA, bridons ses capacités, saupoudrons le tout de technologies de surveillance et le problème est réglé. En plus, ça réduira notre CO2 (ce qui est faux, une question à ChatGPT consomme moins de 10 secondes d’équivalent streaming sur Netflix).
C’est avant de céder à ces sirènes que nous devrons être vigilants, avec une étoile du nord en tête: dans quel monde ne veut-on pas vivre?
Veux-tu scanner ta rétine pour entrer dans un bâtiment ou faire un post sur TikTok? Avoir un score social qui baisse quand tu traverses la rue et qui t’empêche de sortir du pays si tu le fais trop?
Non seulement l’hyper-régulation est un danger critique (quel que soit ton bord politique, imagine qu’un jour le parti que tu crains le plus pourrait accéder au pouvoir), mais c’est aussi une chimère dans notre contexte géopolitique actuel.
Les superpuissances de l’IA sont aujourd’hui engagées dans une guerre froide dont la technologie est l’arme principale. Tu veux générer un deepfake de Trump? N’importe quel logiciel chinois open source te permettra de le faire. Castrer les logiciels occidentaux ne fera qu’aggraver la situation, car elle handicapera la puissance économique qui devra peut-être payer un jour un revenu universel à ses citoyens.
Plonger dans un monde Orwellien ne servirait pas nos intérêts. Surtout, réguler à l’extrême impliquerait de se passer de la plus grande révolution scientifique et technologique de notre espèce, qui éclipserait la révolution industrielle et l’arrivée d’internet.
Regardons donc l’autre côté de cette pièce.
And then all at once
In momento, in icto oculi, in novissimo tuba
(En un instant, en un clin d’oeil, à la dernière trompette)
1 Corinthiens 15:52
Pourquoi diable continuer à développer une technologie qui comporte de tels risques sociétaux?
Parce que si l’IA va nous forcer à confronter des réalités délicates, son développement reste dans le sens de notre histoire. C’est la technologie qui nous permettra de résoudre les problèmes les plus importants auxquels nous nous soyons jamais attaqués.
Et l’Homme, dans sa nature profonde, n’est qu’une machine à résoudre des problèmes quitte à s’en inventer, comme l’a capturé Dostoïevski dans ses Carnets du sous-sol:
Comblez-le de tous les biens de la terre, plongez-le dans le bonheur jusqu'au-dessus de la tête [...] eh bien, l'homme, par simple ingratitude, par simple dérision, vous jouera un sale tour
Alors faute d’alternative, regardons en avant.
Mes ingénieurs sont 5x plus productifs qu’ils ne l’étaient il y a quelques mois. L’IA écrit 100% de notre code. Je prépare mes réunions avec Jarvis, l’agent IA de mon associé qui dégrossit les sujets pour nous avant nos réunions.
Jarvis est un "ClawdBot", conçu par un ingénieur dont la start-up — où il travaillait seul — a été rachetée un milliard de dollars par OpenAI. Ce bot sait rédiger des documents, revoir la performance de notre équipe, fixer des bugs et même trier des emails.
Bientôt mon assistant Alfred échangera avec Jarvis avant de nous remonter les informations pertinentes. Il répondra au téléphone quand le numéro est inconnu et décidera s’il faut me passer l’appel, il me rappellera mes rendez-vous et il m’épaulera sur les décisions stratégiques de la boite.
Ces assistants doivent leur existence aux progrès fulgurants dans l’efficience des algorithmes. Le coût de production d'un million de jetons (tokens) a été divisé par 100 en deux ans. L’accélération est inévitable: l’IA va être un formidable catalyseur dans des domaines clés de notre quotidien. La santé, la solitude, les transports et même la guerre.
Ton ami qui a un peu trop bu ce soir et qui rentre en voiture avec sa femme ne va pas s’encastrer dans un poids lourd, car sa voiture le conduira tout seul chez lui en sécurité.
En pleurs dans sa chambre, plutôt que de chercher comment se faire du mal, un ado harcelé pourra compter sur son ami IA fidèle pour trouver les mots justes et le faire tenir.
Tu deviendras le héros de ta série ou de ton jeu vidéo préféré, générés en temps réel et adaptés pleinement à tes goûts. Et tu pleureras pour la première fois devant un film entièrement généré par IA, sous l’oeil narquois de ta compagne.
Mais le divertissement et le quotidien ne sont qu'un échauffement. Le véritable séisme se jouera sur notre biologie.
Grâce à des implants neuronaux, l’entreprise Neuralink a rendu la vue à des singes: les humains seront les prochains. Le dispositif pourra aussi bientôt, on l’espère, refaire marcher des quadriplégiques et bien plus encore.
Des percées sur la science du rajeunissement chez les souris nous laissent penser qu’on pourra bientôt devenir des Benjamin Buttons - mieux maitrisés.
Et si on échoue à cette tâche dantesque, ce seront des robots avec une patience infinie qui s’occuperont des personnes âgées dans les maisons de retraite.
Quand ton proche sera diagnostiqué avec un cancer métastasé, il suffira d’une pilule ou d’une injection pour qu’il puisse maintenir son voyage au ski avec toi la semaine qui suit.
Ta montre connectée te fera un programme nutritionnel et sportif complet, et pourra même peut-être résoudre la dépression. En attendant, la pilule magique Ozempic, permettant de perdre du poids, pourrait déjà faire économiser $500m de fuel pour le transport aérien en 2026.
Il semblerait que plutôt qu’un futur de citoyens obèses en fauteuil roulant à la Wall-E, nous serons bientôt tous beaux et en bonne santé, physique et mentale.
Et avec la base qui se construit sur la lune, ce futur pourrait être interstellaire plus vite que prévu. L’Übermensch de Nietzsche à la conquête des étoiles.
Ad Astra, per aspera
On l’aura, ce monde qu’on a fantasmé plus jeunes en lisant Asimov ou en regardant Minority Report. On le verra de notre vivant, pour le meilleur ou pour le pire.
Mais avant, il faut faire la paix avec notre ego.
Sic transit gloria humanis
Lors de l’intronisation d’un nouveau pape, au XIIIe siècle, il était de coutume qu’un moine se présente devant lui en annonçant “Sancte Pater, sic transit gloria mundi” (Saint Père, ainsi passe la gloire du monde). Comme les romains l’exprimaient avec Memento Mori et les conteurs Perses avec “This too shall pass”, ces locutions nous rappellent que nul d’entre nous n’est plus grand que notre biologie - et nul d’entre nous ne laissera des traces indélébiles dans la grande fresque du temps.
Les empires qui se succèdent, la mort d’un tyran ou d’un saint, un panthéon à son effigie, tout ça ne sera un jour que poussière. L’impermanence de tout, magistralement capturée par Percy Shelley dans son poème Ozymandias:
Et sur le piédestal apparaissent ces mots :
« Mon nom est Ozymandias, Roi des Rois ;
Regardez mes œuvres, ô puissants, et désespérez ! »
À côté, rien ne subsiste. Autour des ruines
De cette colossale épave, infinis et nus,
Les sables plats et solitaires s'étendent au loin.
Sauf qu’autrefois, c’est à l’homme du passé que nous nous comparions - son hubris, son héritage. Aujourd’hui, l’IA nous force à contempler une question terrifiante: l’humain n’est sans doute pas l’aboutissement ultime de la nature. Nous ne sommes peut-être, comme Elon Musk en a fait l’hypothèse, que la “rampe de lancement biologique de la superintelligence numérique”
Avoir étudié 10 ans pour être battu à plates coutures par un logiciel, c’est dur. Ton ami surdiplômé ne peut pas admettre qu’un prompt pourra remplacer ses heures de révisions et le stress accumulé sur ses cheveux blancs.
Mais ce n’est rien à côté de celui qui a développé une compétence pendant 50 000 heures pour devenir le meilleur du monde dans son domaine avant d’être annihilé par un logiciel. Je parle ici évidemment de la défaite de Garry Kasparov contre Deep Blue en 1997. Ce dernier était tellement choqué qu’il a hurlé à la tricherie, convaincu que des humains avaient joué à la place du robot. Mais quel humain aurait pu le battre?
À l’époque, Garry pensait que l’IA aurait encore besoin de nous dans sa discipline et il avait en partie raison. Pendant les années qui ont suivi l’exploit de Deep Blue, une IA assistée d’un humain battait encore le logiciel seul aux échecs. Mais à partir de 2002, l’humain était devenu un handicap pour son équipier digital.
Alain Damasio sera-t-il bientôt un handicap pour une IA ? Katy Perry ? Elon Musk ? Emmanuel Macron ? Moi ? Toi ?
Dans son interview, Damasio parle de la 4ème blessure narcissique:
Nous ne sommes pas le centre de l’univers (Copernic)
Nous ne sommes rien d’autre qu’un animal biologique (Darwin)
Nous ne sommes pas les maîtres de notre inconscient (Freud)
Nous ne sommes pas l’aboutissement de l’intelligence (Sam Altman?)
Cette blessure signe le passage d’un cap: il est probable que bientôt ce soit la supériorité de l’Homme avec un grand H qui soit reléguée à un passé distinct que l’on regardera avec présomption, comme on le fait aujourd’hui avec les civilisations révolues. Une page de l’histoire nécessaire, mais dorénavant poussiéreuse.
Sic transit gloria humanis.
Ainsi passe la gloire de l’Homme.
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